Emmanuelle Delafraye

Accueil du site Publications Des princesses et des hommes Extraits

Extraits


La mémé d’au-dessus :

  La fille, pour reprendre un mot de la télévision, est une adolescente. [...] Elle s’habille avec des lambeaux de tissu. Quand elle se penche, on lui verrait presque les fesses. Et la mère ne dit rien. J’entends le soir les portes qui claquent, la musique qui hurle, la mère qui hurle encore plus fort, la musique qui s’arrête et la fille qui crie. Quasiment tous les soirs. Quand je raconte ça à ma fille, elle me rétorque que je n’ai qu’à aller dans une maison de retraite.

 

  La mère :

  Son père ! Que lui révéler sur son père ? La vérité ? Enfin, ma vérité ? J’ai peur du mal que je pourrais lui faire. Petite, je lui racontais de belles histoires, je lui disais qu’elle avait un père formidable, tellement formidable qu’il devait beaucoup travailler pour aider le monde à grandir et que pour cette raison il n’était jamais là.

 

  Natacha :

  Cette bécasse est si obsédée par son père, son voisin ET Johnny Tebbud qu’elle ne voit même pas que Vincent n’en a que pour elle ! Heureusement que j’ai des yeux, moi. Mais bon, passons.

 

  Vincent :

  Assise sur ses talons, face au feu, le dos et la tête droits, elle me fait penser aussi bien à une femme chamane invoquant les puissances de la nuit qu’à un guerrier samouraï se recueillant avant le combat. La grande plaisanterie à son sujet au bahut est qu’il vaut mieux se mettre la tête dans un volcan en éruption que chercher à l’embrasser.

 

  Lucille :

  Je ne serai jamais la gestionnaire d’entreprise carriériste que pourrait rêver mon père, ni une artiste emmurée dans son atelier comme ma mère, je ne me vois pas dans leur avenir, alors autant laisser mes classeurs de cours où ils sont, bien rangés dans mon sac et vivre comme j’ai envie, tant que je peux m’inventer mes histoires et mes fringues, sans me soucier des qu’en-dira-t’on du bahut et des regards moqueurs de l’immeuble, me raconter ce que je vais devenir plus tard, une actrice pleine de fougue qui intriguera tout le monde par sa liberté de mouvement, l’audace de ses tenues, me raconter une histoire où le voisin de palier me croise par hasard, vachement occupée à répondre au téléphone à des producteurs super célèbres qui voudraient m’inviter à déjeuner mais que j’enverrais chier sous ses yeux ébahis parce que je ne me laisserai jamais avoir par quiconque. J’aimerais aussi simplement le croiser par hasard, sans ma mère, en dehors de l’immeuble, un soir, comme ça, l’entendre un peu ému m’inviter au restaurant de sa voix grave et chaude (à lui, je ne dirais jamais non), le voir s’intéresser à moi, sentir sa présence attentionnée, regarder ses mains pendant qu’il parle, discuter pendant des heures, mais le hic, c’est ça, de quoi est-ce qu’on pourrait bien discuter ? Je n’ai pas de projets d’avenir, je n’ai que des rêves d’avenir. Je ne vais pas lui parler de Johnny Tebbud, je doute qu’il s’intéresse à la couture, je n’ai aucune idée de ce qu’il aime faire dans la vie et je n’y connais rien en foot ou en politique. Arrivée à ce stade là de mon histoire, je me sens drôlement inconsistante. Je préfère vite changer de scénario, imaginer qu’on sauve l’immeuble d’une bande de terroristes, qu’on s’embrasse furieusement dans la cave après avoir désamorcé une bombe anti-connards, qu’on est pris en otages, ligotés l’un à l’autre, qu’il m’aide à déjouer les plans pervers d’un obsédé sexuel ou qu’à deux, on réduise en lambeaux une bande de casseurs venus racketter la mémé du quatrième. Après, pour nous remercier, elle nous lègue l’immeuble, comme ça, on n’a plus besoin de bosser, on peut partir se reposer sous les cocotiers d’Honolulu. Mais en attendant le grand ciel bleu et les cocktails de rhum multicolores, c’est l’heure du ménage chez la mémé du quatrième, justement. Ca tombe bien, je sens qu’après avoir rien foutu de la journée, ça va viorner.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP | réalisé par Éric Würbel