Emmanuelle Delafraye

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Des princesses et des hommes : scène coupée

 
Quand j’ai retravaillé ce roman avant de le "livrer" définitivement à mon éditrice, il a fallu, sur ses judicieux conseils, que je fasse un choix entre le rythme du récit et le plaisir que j’avais eu à écrire certains passages. A l’époque, pour garder un sentiment de proximité avec le personnage principal, Lucille, je me passais en boucle des films sur DVD et j’enviais les réalisateurs qui devaient, comme tout auteur, savoir enlever des scènes dans l’intérêt de la narration mais qui, grâce aux bonus des DVD, ne les jetaient pas pour autant dans l’oubli. J’imaginais qu’un jour, on mettrait aussi en annexe des romans les passages enlevés, non pas parce qu’ils étaient mal écrits, mais parce qu’ils risquaient de déséquilibrer le fragile édifice qu’est toujours la narration d’une histoire.

 
En relisant le livre un an après sa parution, j’ai été contente d’avoir enlevé ses passages. Et aujourd’hui, alors que je lance mon travail sur cette grande mer étrange que me semble être Internet, je me dis, courage moussaillonne, pourquoi ne pas montrer aussi un exemple du travail d’élagage nécessaire à l’écriture.


 
Le chapitre où Lucille, après avoir parlé avec la mère de Djamila, s’interroge sur sa relation avec son père était à l’origine beaucoup plus long. Voici les deux derniers paragraphes qui, dans la version finale, ont été ramenés à quelques phrases :

 
« Il y a une chose que je n’arrive pas à m’expliquer, c’est pourquoi, durant toutes ces années, mon père a continué de m’appeler. Voire même, quand j’étais enfant, passer me prendre quelques fois pour m’emmener manger une glace. En fait, il ne m’a ni aimée, ni abandonnée. C’est une situation très particulière, un peu comme s’il m’avait rangé dans un tout petit coin de sa vie ou de son emploi du temps. Au bahut, je suis la seule à être dans ce cas. Les autres, soit leur père est toujours à la maison (ce qui peut être très pénible, d’après leurs dires), soit il a disparu de la circulation, une bonne fois pour toute. Il y a aussi les vernis, les filles de divorcés nouvelle vague où chaque parent de son côté tient à assurer, à être à l’écoute, à vérifier que tout va bien dans leur développement, qu’elles ne souffrent pas de la séparation, et patati et patata. Elles vivent avec leurs mères, déjeunent avec leur père et pianotent sur leur portable le numéro de l’un ou l’autre dès que ça leur chante. Je ne suis pas certaine que leur réalité soit toujours aussi belle qu’elle en a l’air mais au moins elle est tendance. Moi, je ne peux me la jouer ni orpheline, puisqu’il appelle, ni enfant gâtée qui pianote sur son portable au moindre souci puisque je ne l’ai même pas, son numéro de portable. Et ce yoyo affectif auquel il joue avec moi, je ne le supporte plus. Un coup je te téléphone, ma fille unique, chérie, dont je suis très fier et puis après je ne te donne plus de nouvelles pendant des mois. Quand à venir te voir … oh oui, j’aimerai bien, c’est vrai que cela fait un moment qu’on ne s’est pas vu (quelques années, une bagatelle dans l’espace-temps de mon père), mais tu comprends, je suis très occupé, un nombre incalculable de choses à faire que tu n’imagines pas … (mais que j’aimerai bien connaître pour savoir, dans l’ordre de ses priorités, à quelle place j’apparais).

 
Moi, contrairement à ce que fait mon père, Johnny ne quitte jamais longtemps mes pensées. Et il suffit que je sorte de mon sac des photos de lui pour aller tout de suite mieux. C’est comme si c’était à moi qu’il souriait, qu’il me disait de tenir bon, qu’il admirait mon courage et qu’il se battait autant que moi de son côté. En ce moment, le film que je me repasse en boucle, c’est celui où il boxe pour sortir de la misère. Son père le frappait enfant et c’est toute la colère qu’il a retenue contre lui qu’il libère sur le ring. Il est magnifique, il encaisse les coups, ravale la douleur et ne se laisse jamais faire. Même quand il perd, au début du film, il n’est pas K.O. Ce qui l’aide à tenir, c’est l’espoir d’être aimé par Juliette Darrew. Au début, elle est attirée par lui mais elle n’accepte pas le monde de la boxe, cette violence qui se dégage de lui sur le ring. A la fin du film, elle le rejoint dans les vestiaires alors que c’est interdit. Il est debout, fatigué d’un combat difficile dont il est sorti vainqueur, il a les muscles luisants de sueur dans une lumière dorée, il est magnifique. Même s’il est une image fabriquée, il y a forcément des choses vraies qu’il a mises de lui dedans. Il existe bien d’une manière ou d’une autre. Et puis de toutes façons, je dois être une erreur de programmation parce que je ne suis pas faite pour la vie d’ici, pour ces pauvres échanges téléphoniques, minutés et éphémères, je suis née pour le grand écran, pour l’amour en Technicolor. Car, quoiqu’en pensent les profs de philo, sur les DVD, le temps ne fait pas mentir les images, elles restent à jamais belles et lumineuses. »


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